Accord perdu

Vous aimiez la lune

Un trottoir, des marches, une passerelle. Des rails, des trains, des voyageurs. Et moi.

Je ne suis plus seul. Je marche, je monte, je marche, je regarde. Un autre à côté, qui monte et marche aussi, qui parle sans que j’ai à répondre, qui ne regarde pas, qui parle avec empressement.

Vous le fixiez, le ciel, ce matin. Vous aimiez la lune, particulièrement éclatante ce matin, très ronde, très blanche, solaire.

Il parle et il ne regarde pas mais pourtant il sait que je n’écoute pas, il sait où sont mes yeux.

Le ciel était moins vaste que d’habitude. La fumée blanche que tu crachais. Tes paroles que j’avais cessé d’écouter. L’eau sous le pont. Et le ciel. Tu me suivais toujours, non tu ne me suivais pas, tu étais là, à côté.

Je le vois car il est là. D’habitude je suis seul. Avec elle, douce et blanche. Elle me surplombe mais elle est plus fragile. Elle a besoin de moi.

Vous aimiez son gris, son gris de canard froid. Vous aimiez la lune, solaire, ce matin-là.

Un trottoir normal, qui mène à des marches nombreuses. Dessous, un peu d’eau qui coule, des arbres verts et blancs. Des rails. des  gens qui montent. Elle, descend. Je la vois s’éloigner pendant que l’autre parle.

Vous, vous marchiez sans le vouloir, les yeux levés sans regarder. Les oreilles bouchées par les écouteurs, les trains s’arrêtaient sans bruit.

Je la vois s’effacer et je sais qu’elle a besoin de moi. Elle me surplombe, elle s’efface, il parle, je marche.

Le matin vous êtes dans la brume.

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Lacrymauté brève

Je pleure. Je suis monté rapidement dans ma chambre. Je pleure et je n’arrive pas à m’arrêter, les sanglots reviennent sans cesse, parfois je fais des petits bruits, des gémissements grinçants, et puis les larmes recoulent.
Elle aussi est montée. Elle vient toujours me consoler quand je pleure, quand les grands se sont moqués de moi en bas, que je n’ai pas compris. Elle me prend toujours dans les bras puis je me calme petit à petit. Il n’y a plus que les gémissements. Elle me dit des mots gentils puis « pourquoi tu pleures mon doudou ».
C’est ce genre de question qui calme tout de suite. Parce qu’instantanément je me sens ridicule. J’ai tellement pleuré que je ne m’en souviens plus du tout. Vaguement une moquerie, un truc complètement vexant comme « tu n’étais pas encore né ». Et c’est vrai que maintenant, dans ses bras, ça parait beaucoup moins blessant. En même temps, Maman et Papa avaient commencé à rigoler quand j’ai commencé à pleurer et ça, c’est aussi très vexant.
Mais sa simple question a fait mouche. Et puis, quand je n’ai pas répondu elle a recueilli une de mes larmes avec son doigt « tu sais que les larmes c’est très bon? ça a un goût salé, c’est rigolo, goûte ». C’est vrai, c’est bon. Du coup je rigole, je ne pleure plus, je ne peux plus gouter mes larmes, chose tout à fait vexante.

Indécision

On s’voit demain, non ? parce que j’sais pas trop c’que t’en penses mais… ouais j’sais pas, je voulais voir si… Comment ça j’sais pas ? Tu sais jamais, on peut jamais savoir avec toi, t’es vraiment tout le temps dans… j’sais pas comment dire, ouais t’es tout le temps dans l’expectation, ouais, c’est ça, l’expectation ! T’es mou mon vieux, tu dis qu’tu sais pas mais tu cherches jamais à savoir, t’es passif, t’es… Et oh ça va hein, j’te dis j’sais pas parce que je sais vraiment pas. J’suis dans l’indécision ouais, dans l’expectation, peut-être, j’suis mou j’m’en fous, j’suis honnête. J’en peux plus, j’suis crevé, j’sais pas c’que t’as maintenant avec tes conversations pourries, tout d’un d’un coup t’as des interrogations lexicologiques. J’pensais que t’avais compris pourquoi j’t’avais dit que j’savais pas, j’croyais qu’c’était clair, que j’avais pas vraiment envie qu’on s’voit demain… j’sais pas c’était juste une manière de l’dire gentiment, j’sais pas, de le faire comprendre sans l’dire vraiment tu vois? Normalement les gens normaux comprennent, c’est genre une convention,…

Dans la jungle

De grosses gouttes sur les vitres, la condensation comme la sueur du verre… Plus que deux arrêts et je devrai trouver un moyen de sortir. Plus que deux arrêts et il faudra que je me fraye un chemin.
Ils sont tous serrés. Je ne fais pas parti des assis, trop jeune, le privilège viendra plus tard si j’arrive jusque là. Ils sont tous serrés et je vais devoir passer, le deuxième arrêt approche.
Chaque virage ballote la foule et moi avec. Je suis cramponné au tuyau métallique devenu moite avec notre sueur et pourtant je sens que je peux basculer à tout moment. Ma place n’est pas sûre.
L’arrêt approche et j’ai beau observer tous les alentours, il n’y a aucune échappatoire. Le mur des corps autour de moi semble indestructible, complètement étanche à mes assauts multiples.
Au loin, j’entends les portes s’ouvrir. Je supplie, je crie, je pousse mais le mur ne cédera pas, parmi les debouts c’est la jungle.

Pendant la forêt (bis)

… rien n’y peut, je suis et je serai là. Je cours mais je n’avance pas ou alors ils avancent avec moi et je ne pourrai jamais les distancer.
… je ne crie plus pour qu’ils ne rient plus mais je cours toujours et je n’avance pas. Ils courent avec moi, les arbres, et le soleil est toujours caché, et la lisière n’ose pas se montrer.

Ils ne rient plus les arbres, mais ils courent. Ils courent et moi aussi. Si je m’arrête, les arbres ne courent plus. Ils sont toujours là. Toujours grands et toujours vivants. Ils m’envahissent et il m’étouffent. Les arbres sont vicieux, il se complaisent dans la terre, ils osent pousser. J’entend encore le rire dans le vent.

Les arbres sont rasants, ils me perdent la têtes, ils collent mon train. Jamais je n’arriverai. Ils poussent tout le temps, sans s’arrêter, ils poussent et moi je cours. Les arbres ne rêvent pas, ils ne parlent pas, mais ils courent. Ils savent rire pourtant. Rire de ma course, voilà leur bonheur aux arbres, voilà pourquoi je n’arriverai pas.

Pendant la forêt

Quelque part, je ne pense pas que la nuit dure longtemps encore
Quelqu’un viendra
Quelqu’un pleure seul dans le noir
Quelque part dans la forêt quelqu’un se perd
Quelqu’un tourne autour du pot
Quelqu’un prend la tangente
Quelqu’un facilement sérieusement rapidement royalement quelque part ricanement
Quelqu’un s’efface
Quelqu’un désespère et je
Quelqu’un liste ses soucis
Quelqu’un demande son chemin à l’homme au chien, forcément du coin
Quelqu’un n’a plus que des miettes à semer dans la forêt
Quelqu’un s’enchante silencieusement et pourtant tu pleures toujours
Quelqu’un n’arrivera pas au bout de la ligne
Quelqu’un deux trois nous irons au bois
Quelqu’un se tait au jasmin
Quelqu’un parle seul ce n’est pas triste de parler seul bavard avec soi même pour passer le temps
Quelqu’un perd son temps machinalement
Quelqu’un parie sur le hasard
Quelqu’un scrute mais ne vois rien toujours quelque part
Quelqu’un pic nille douille
Quelqu’un aimerait avoir un nom
Quelqu’un ne se souvient plus
Quelqu’un fait confiance aux mirages malgré la pluie
Quelque part le bruit n’est pas vraiment inquiétant
Quelqu’un perdu mais confiant

Incognito

Croiser quelqu’un. Dans la rue. Faire semblant de ne pas l’avoir vu. De ne pas le reconnaitre. Pas envie de s’arrêter, de devoir dire quelque chose, de parler de rien parce qu’on a rien à dire, oui ça va bien sûr que ça va parce que c’est la seule chose qu’on peut répondre, qu’on a pas le temps de s’allonger sur le divan au milieu d’une rue en ville. J’ai des courses à faire, les cours aussi ça va, les exams c’est fatiguant, il pleut c’est dommage, ça mouille, il fait pas froid pour la saison, j’ai mangé de la bûche à Noël, c’est original, ça se marie bien les marrons avec la dinde ? Faire semblant d’être absorbé par une vitrine pour éviter les conversations d’usage. On est pas d’humeur.

Cathéchisme orangé

Le matin. Il fait beau. Une rue qui monte. Moi sur un vélo, bonnet orange, apercevant une voiture au milieu de la piste cyclable et une femme qui en sort. Une bonne sœur, apparemment, qui va à l’Eglise, apercevant le bonnet et le vélo :

B. S.

Fringante mais âgée. Teint gris comme les chats la nuit. Ses lèvres sont encadrées de parenthèses tracées par les sourires. Quand la pluie est tombée longtemps sur un sol asséché, la terre n’est ni spongieuse ni vraiment mouillée. La sueur de la précipitation a abondamment humidifié sa peau desséchée semblable à ce sol particulier.

MOI

Mes joues comme la pomme qui murit. Le regard déterminé, lancé vers l’avant, pressé d’arriver. Bouche fermée pour ne rien avaler. Quand la forêt brésilienne subit les contrecoups de l’agriculture intensive, ses arbres sont coupés. Mont front aussi est dégarni.

Une atmosphère chaleureuse ?

Troisième jour, phase d’observation du lieu X

Beaucoup aimait y voir « une atmosphère chaleureuse », « une petite place pleine de lumière ». Mais les apparences sont trompeuses, même dans une rue à sens unique. Ça fait trois nuits qu’on y a installé notre sous-marin et je n’ose plus imaginer ce qu’on observera ce soir.  Telle l’embarcation de Charon, notre camionnette banalisée nous a porté vers maintes enfers, nous a amené à voir des démons sanguinaires. En trente ans de métier j’en ai vu beaucoup mais ça n’était- jamais allé aussi loin. Un tel rassemblement d’horreurs dans un lieu si paisible, une nuit si sombre pour une place si anodine ! Je ne ferai pas ici la liste de tout ce à quoi j’ai pu assister, vous ne me croiriez pas. Sachez seulement que la situation est critique, spécialement dans le secteur des poubelles où la vermine grouille. Il nous faudra agir  vite et avec précaution pour éviter la contamination.

J.D.

Sans les rats, votre vie sourira !

Cliquez sur le cliché pour visualiser le texte d'une autochtone

Volets fleuris

Rue Pasteur, comme le docteur pas comme le Luther King mais tout le monde l’appelle rue de la pharmacie, parce qu’il y a eu une pharmacie ici à l’époque, je ne sais pas vraiment quelle époque d’ailleurs.  Une rue droite et étroite avec des volets colorés. Il n’y a pas vraiment de trottoir, tout est occupé par les pots de fleurs, pots qui sont vides parce que c’est l’hiver. Au coin, il y eu aussi une fontaine, là où on allait chercher l’eau, parce qu’avant il n’y avait pas d’évier.

A gauche, volets roses et sac rose, comme la panthère. Ils ont même peint une partie de la gouttière en rose. Des volets ouverts mais la dame a mis un gros manteau, il ne doit pas faire chaud, c’est l’hiver je l’ai déjà dit.  Une maison aux murs crèmes et à l’aspect moelleux. Les pierres du coin sont apparentes. Deux pots de fleurs sur le trottoir.

A droite, volets bleus et sept jardinières, record battu. Rideaux pas très beaux.

A gauche, le numéro 4.  Bâtiment beaucoup plus récent, même crépi crème mais la boite au lettre est marron, et la porte est verte, un joli vert d’ailleurs.

A droite, numéro 3. Grande maison aux volets blancs. Avec 3 étages. La porte en bois est imposante. C’est l’ancienne pharmacie, c’est Irène qui s’en occupait. Aujourd’hui il y a des anglais, ils ne parlent pas beaucoup mais au  moins, ils ont repeins les volets. Par contre, ils ont enlevé les pots de fleurs.

A gauche le chemin secret pour aller sur la place de l’apothicaire, là où les voitures se sont garées. On passe par là pour aller à Intermarché.

A droite il y a la maison grise, volets décrépis mais nouvelles fenêtres. C’est la maison du nouveau voisin, le maçon. Ils ont plein de jardinières !

A gauche, les volets lilas. Une maison petite mais étirée. Y habite Pifaù, ne lui parle pas, il vote LePen.

A droite c’est la maison de Mamie, avec ses volets marrons et les plus belles fleurs de la rue. On lui a offert la boite aux lettres pour son anniversaire.

En venant de l'autre côté...

 

Une autre vision du lieu chez Le pixel est mort et Socrateso.

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